Service public du numérique ?

Reprendre la main, changer de modèle

Extrait de "L'Heure du Peuple" n° 1505 du 02/12/2016

L’informatique et Internet ont vivement imprégné le quotidien du grand nombre, et modifié radicalement les manières d’échanger, de s'informer et de prendre des décisions. Ce paysage numérique foisonnant est modelé par des sociétés privées, qui se sont accaparés progressivement notre vie numérique : 90% des internautes français utilisent les services de Google, 30% se connectent sur Facebook quotidiennement. Apple, Google et Microsoft sont désormais les trois plus grosses capitalisations boursières mondiales, en capacité de développer des stratégies phénoménales à l’échelle planétaire.

Leur position hégémonique et leurs moyens débordants font que ces acteurs privés tendent à se substituer à ce qu'on pourrait attendre de services publics : cartographie des rues, bibliothèque numérique géante, météorologie, etc. Dernièrement, Facebook a même proposé un service pour se signaler en sécurité lors des attentats, soulevant un vif débat sur la légitimité de ces firmes pour intervenir jusque dans le domaine de la sécurité publique.

De manière tout aussi contestable, les administrations leur ouvrent largement les bras en leur déléguant des missions centrales, comme en témoignent les accords stupéfiants entre Microsoft et le Ministère de la Défense ou l'Éducation nationale, qui concernent non seulement des équipements matériels et logiciels mais également des prestations de formation.

Par facilité, les citoyens comme les gouvernements ont cédé aux sirènes des grands groupes privés proposant leurs services parfois gratuitement, sans se soucier des impacts sur notre indépendance, notre vie privée et notre sécurité.

Désormais, une marchandisation généralisée de nos données personnelles est à l‘oeuvre à notre insu. Les révélations d'Edvvard Snovvden auraient également dû poussera la prudence : ces sociétés et les services secrets américains qui en sont partenaires enregistrent massivement nos communications à des fins de surveillance.

Reprendre la main. Changer de modèle

Face à ce technolibéralisme débridé, l'État doit réaffirmer son rôle de protection des citoyens et l’ordonnancement de l'intérêt général. On ne peut envisager de souveraineté individuelle sans gouvernance nationale sur les outils informatiques. Permettre l'autonomie numérique des individus nécessite le déploiement d'alternatives libres et transparentes, hors de la sphère marchande : il faut créer un grand service public du numérique, relevant du droit public, avec des financements dédiés, piloté par un ministère du Numérique.

Autant que possible, l'information ne doit plus être concentrée aux mêmes endroits et les flux de communications ne doivent pas tous passer par les mêmes chemins. Ceci pour se prémunir des dérives que subissent systématiquement les fichiers disproportionnés :

changement de finalité, appropriation marchande, usages liberticides, récupération par des puissances hostiles, etc.

C’est ainsi qu'il faut refuser la nouvelle base unique des titres électroniques sécurités (TES) regroupant toutes les données d'identité et de biométrie des Français.

De plus, le modèle dominant des gigantesques centres de données n’est pas soutenable. Ces fermes de milliers d'ordinateurs, nécessaires au stockage et au fonctionnement des plateformes, sont excessivement gourmandes en énergie par leur fonctionnement électrique et la nécessité de les refroidir en permanence. La France en possède plus de 200 qui consomment chacun autant que 30 000 foyers, soit au total presque 10% de la production électrique du pays.

Il ne s'agit donc pas de remplacer la centralité prédatrice des multinationales par la centralité d'un service public qui posséderait les plateformes et les données. C’est une autre architecture du numérique qui doit être mise en œuvre, décentralisée et collaborative.

L'une des priorités est de proposer aux particuliers des solutions d'auto-hébergement : faire fonctionner chez soi des services personnels, tels qu'un Cloud pour ses fichiers, son site Web. Il n'y a plus d'obstacle technique à cette mise en œuvre, qui peut désormais se faire via les capacités de calcul et de stockage de simples boîtiers tels que les box internet.

Il s’agit ensuite de soutenir un réseau d'initiatives collectives, publiques ou associatives, fournissant des services plus complexes à proximité du lieu de vie, tels que des boites mail ou des outils collaboratifs.

Il faut enfin favoriser des solutions logicielles d'échange directs entre particuliers sur internet, sans passer par des plateformes centralisées. Ainsi peut s'étendre le partage non marchand de la culture par téléchargement entre individus. Il existe également des concurrents libres de Facebook, sous forme de réseaux sociaux distribués tel que Diaspora, ou chaque utilisateur conserve localement ses propres données.

Des communs

Certains services numériques nécessitent tout de même une forme de centralisation des informations 2 cartographie, encyclopédie de connaissances, médiathèque, etc. L'État peut les mettre en œuvre via des agences publiques, ou en partenariat avec des associations et des communautés d'utilisateurs. Ainsi, il est fondamental d'impulser un moteur de recherche libre, dont le fonctionnement transparent n'influencerait pas les recherches des internautes ni ne capterait ses données dans un but marchand.

Nous devons également soutenir les communs collaboratifs tels que Wikipedia.

L'État doit faire la démonstration que l'offre alternative est fiable, en se portant garant de la qualité des logiciels et de la sincérité des concepteurs et des hébergeurs. L’ensemble doit reposer sur des logiciels libres : dont le code est ouvert, donc peut être vérifié, amélioré et partagé par qui le souhaite.

Ceci nécessite de renforcer nos centres de recherche et de développement nationaux sur le numérique, autour des logiciels libres, du traitement des données, de la sécurité informatique, etc. Il s'agit par exemple d'élargir les prérogatives de l'Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria) ou encore de l'initiative pour la recherche et l'innovation sur le logiciel libre (IRILL).

Pour tous

Trop souvent le numérique accroît les inégalités existantes. Une part de la population est encore exclue des outils internet sur des bases générationnelles, sociales et géographiques. Si des

investissements d'infrastructure peuvent résoudre le problème de l'accès physique, il est également du rôle de l'État de permettre une véritable appropriation des nouvelles technologies par tous.

Il faut accompagner les citoyens avec des médiateurs déployés sur tout le territoire dans les espaces publics numériques, sous statut de fonctionnaire. Ces espaces doivent être dynamisés pour en faire de véritables maisons du numérique, orientées vers la formation aux outils et à leur compréhension critique.

Pour être libres, nous devons être éduqués et informés. Internet est désormais le premier lieu de partage de nos connaissances. C'est un outil formidable pour étendre notre culture et augmenter notre conscience politique. Protégeons-le.

Thomas Champigny

 

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Date de dernière mise à jour : 04/12/2016