Enfumage des mots

Denis VÉRITÉ

France

Apr 8, 2018 — je suis récemment tombé sur une déclaration de M. Macron. Je la cite de mémoire : "On réforme partout en Europe, le monde bouge;" Il m'a semblé que cette phrase méritait une petit analyse.

Prenons la première proposition. C'est ce qu'on appelle en rhétorique l'argument du précédent, utilisé fréquemment par les apôtres du marché pour nous refourguer leur brouet nauséabond. Le principe est simple : on pose le fait que partout en Europe, et ailleurs dans le monde, sont menées des réformes d'inspiration libérale. La conclusion s'impose d'elle-même : la France, viscéralement opposée, semble-t-il, à ce mouvement global et irrésistible, n'aura d'autre choix en fin de compte que de les appliquer, tôt ou tard.

A ce compte-là, si les pays européens s'avisaient un jour dans un élan d'humanisme de supprimer la liberté d'expression, de rétablir l'esclavage et d'autoriser la torture, il faudrait donc les imiter, comme des moutons de Panurge, au nom de la nécessaire adaptation à "'un monde qui change". Raisonnement totalement inepte qui ne résiste pas une seule seconde à l'analyse. Et qui balaie d'un revers de main la question fondamentale de savoir les réformes en question sont bonnes ou mauvaises, avant d'être indispensables.

L'autre partie de la phrase nous est servie avec une régularité fastidieuse dans les débats, dans un nombre impressionnant d'essais d'économistes orthodoxes et dans les discours des élites libérales : le monde bouge, le monde change. Etrange personnification ! L'ensemble des sociétés humaines, agglomérés dans un seul corps, devient soudain comme par magie une entité vivante gouvernée dans son évolution naturelle par des lois intangibles que nous devons accepter puisque nous n'avons aucune prise sur elles.

Ce n'est plus d'économie qu'il s'agit, mais bien de biologie. Le monde est un organe. Il vit , il palpite, il respire. Et le sang qui coule dans ses veines, c'est le libéralisme, érigé en principe mécanique de fonctionnement des nations.

Mais cette vision simpliste ne reflète pas la réalité. Les sociétés humaines évoluent, se transforment, tout au long de leur histoire, c'est entendu, seulement, elles le font, dans la plupart des cas, depuis l'aube des temps, sous l'effet des politiques mises en oeuvre par les classes dominantes qui s'emploient toujours à tirer profit de leur position pour s'enrichir, défendre les leurs intérêts et ceux de leur classe, en écrasant le plus grand nombre. On est loin d'une espèce de processus interne de fermentation.

Hélas, quoique captieux, ces arguments, cent fois, mille fois répétés, selon la formule de Goebels, finissent par entrer dans la tête des gens et y instillent le poison de la résignation. C'est ce contre quoi nous devons lutter. Et ce combat passe aussi par la langue.

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